Une promenade dans les tableaux de Mariko

Une promenade dans les tableaux de Mariko

Contrairement à la haine, qui aveugle, l’amitié illumine. Un jour viendra peut-être où, au lieu de reprocher à un critique d’art de n’avoir écrit que sur ses amis, on l’en félicitera. Et l’on prendra alors l’amitié pour ce qu’elle est: l’ingrédient indispensable à la fabrication d’une œuvre d’art, l’agent subtil, le liant secret, la passerelle qui relie la main du peintre au cœur du regardeur.

Mon amitié pour Mariko date de son arrivée à Paris, il y a vingt-cinq ans. Elle s’est épanouie sous l’aile protectrice de son maître en peinture Shoïchi Hasegawa, un artiste dont j’ai toujours admiré le travail.  En 1987, déjà, j’avais écrit :

« Comme le poète sait, dans une flaque d’eau, découvrir tout l’univers, Hasegawa, en quelques traces d’aquarelle, fait surgir des villages, des minarets, des citadelles… On y danse les retrouvailles de la terre, de la mer et de la lumière. Rare et précieux. »

Plus encore que l’apprentissage technique, celui de la peinture japonaise traditionnelle, avec des pigments et de la colle, sur papier marouflé sur toile, ce qui frappe au premier regard, lorsqu’on rapproche les œuvres de Mariko Assaï de celles de Shoïchi Hasegawa, c’est un climat poétique commun, une atmosphère qui les imprègne pareillement.  

Ce lien de maître et élève est une constante dans l’histoire de l’art, en peinture comme en musique et en littérature. Le premier maître de Raphaël, peintre célèbre de la Renaissance italienne, ne fut autre son propre père, lui-même peintre reconnu.

Dans le cas de M. Hasegawa et de Mariko, ce lien est encore renforcé par le fait que tous deux pratiquent le bouddhisme de Nichiren, et partagent une même perception philosophique du monde.

La dette de reconnaissance

Le bouddhisme insiste sur la nécessité de s’acquitter de sa dette de reconnaissance : envers ses parents, envers son maître, envers son souverain, et envers tous les êtres vivants.

Le lien qui unit Mariko à ses parents, en dépit de leur éloignement géographique, est toujours resté très fort. Il s’illustre magnifiquement par la présence, parfois, des céramiques de la mère à côté des tableaux de sa fille.

Le lien de maître et disciple, en bouddhisme, n’est pas du tout un lien de sujétion. Il est indissociable au contraire du souhait que formule le maître d’être un jour dépassé par son disciple

La reconnaissance envers le souverain, en termes contemporains, c’est la prise de conscience des conditions sociales dans lesquelles on vit,  et le constant désir de les améliorer.

La reconnaissance envers tous les êtres vivants naît de la compréhension profonde d’un concept central : l’interdépendance de tous êtres humains. Rien de ce qui nous advient ne peut se comprendre isolément. De multiples interactions sous-tendent le moindre geste de notre vie quotidienne. Nous n’avons pas construit nous-mêmes la maison qui nous abrite, ni tissé nos vêtements, ni fait pousser les aliments posés sur notre table.

Notre époque insiste souvent sur les accrocs du tissu social, sur ce qui déraille et qui choque dans la société. Et nous oublions de nous émerveiller de cette merveilleuse concordance des actions humaines qui rend simplement possible un voyage en RER jusqu’à Ris-Orangis et la cueillette des cerises en été dans le jardin.

Les œuvres de Mariko, elles, ne l’oublient pas. Elles exaltent la beauté de thèmes qui sont ceux de la peinture depuis des siècles : l’apparition du soleil ou de la lune, la beauté des arbres dans la brume, celle d’un bouquet de fleur dans son vase près des rideaux, l’harmonie entre un fruit, son compotier et la nappe sur laquelle il est posé … Certes, il faut, pour les percevoir, une certaine sérénité. Mais après avoir regardé les tableaux de Mariko, un peu de cette sérénité nous gagne. Nous ressentons l’accord secret d’une personne avec les objets qui l’entourent, le lien d’une personne avec son environnement. Et le regard que nous portons ensuite sur le monde en est alors subtilement changé.

Marc Albert-Levin

Critique d’art

Paris, février 2011

 

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